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REGARDS CROISÉS SUR "LA VEUVE JOYEUSE" Dans le studio de répétition à St Clotilde, une distribution internationale s’apprête à faire revivre une histoire qui a séduit les publics du monde entier et fascinée des cinéastes tels que Ernst Lubitsch ou Erich von Stroheim. Une Veuve pas ordinaire, truculente, internationale et joyeuse, une Veuve sur mesure pour Genève. A mi-parcours, malgré un planning serré, Christof Loy, le metteur en scène, et Rainer Mühlbach, le chef d’orchestre s’entretiennent et nous font partager leur enthousiasme, leur passion et leur plaisir de pouvoir nous offrir leur approche et leur vision de cet ouvrage plus que centenaire et qui garde une jeunesse, une vitalité et une réelle actualité. Christof Loy: Il y a 18ans j’ai mis en scène La veuve, mais pour moi c’est comme si c’était hier. Je n’ai pas l’impression que mon regard et mon enthousiasme pour cette œuvre aient changé, ou que je sois devenu un autre homme. C’est une pièce pour laquelle j’ai toujours eu une affinité qui m’est restée. Ce qui est certain, c’est que le cadre dans lequel on réalise le projet, ainsi que la distribution, qui est remarquable, voire exceptionnelle à Genève, animent l’inspiration et lui donnent un nouvel essor et une nouvelle énergie. Avec le couple Annette Dasch et Johannes Martin Kränzle s’ouvrent de nouvelles perspectives. Ils deviennent l’épicentre du spectacle ; Avec une telle distribution, la mise en scène naît des interprètes et non seulement à partir d’une idée. Rainer Mühlbach: J’adore cette musique qu’on attribue à la muse légère. Depuis mon enfance j’aime la musique de Strauss, j’aime la musique viennoise, j’aime l’opérette, la bonne opérette bien sûr. J’ai eu souvent l’occasion de diriger La chauve-souris, mais également La Princesse Czardas à Dresde, à la suite de Stefan Soltesz qui vient de diriger Elektra au Grand Théâtre. J’organise et je dirige des concerts de nouvel an. Cette musique qu’on qualifie trop souvent et trop rapidement de musique de divertissement a bien des charmes, des qualités et des richesses qu’il convient de ne pas négliger. J’ai souvent eu l’occasion de voir et d’entendre La veuve dans différentes productions. Celle d’Harry Kupfer à la Komische Oper à Berlin, par exemple. J’ai pu adhérer à sa vision de l’ouvrage, ce qui n’a pas toujours été le cas pour d’autres productions. Il est essentiel de ne pas oublier l’aspect divertissant du genre, mais il y a divertissement et divertissement. Lorsque j’ai été contacté pour diriger La veuve à Genève et que j’ai découvert la distribution et l’approche de l’ouvrage par Christof, j’ai de suite été enthousiasmé et ravi de participer à cette nouvelle production qui, probablement irait vers des sommets rarement atteints. Fastueuse, luxueuse seraient les qualificatifs adaptés pour la distribution réunie au Grand Théâtre. Loy: Elle vaut au moins vingt millions ! (Dans la pièce la Veuve est à la tête de cette somme hérité de son défunt mari) Mühlbach: Je suis resté réellement admiratif devant ce plateau international qui constituera, probablement, un cas rare, voire unique dans les annales de cette opérette, et qu’on ne retrouvera pas de sitôt. Je suis très fier de participer à cette production. C’est merveilleux, c’est de la grande classe! Loy: Il est particulièrement intéressant d’aborder ce genre léger ou comique avec des artistes qui sont familiers des tragédies au cours desquelles on s’affronte, on se tue et on se détruit psychologiquement. Cette expérience et cette connaissance du tragique donne une énergie qui galvanise et stimule le travail qui acquiert alors une autre dimension, une réelle profondeur. Mühlbach: J’aurais beaucoup de ma à adhérer à un projet qui correspondrait aux clichés habituels du genre. Je garde quelques mauvais souvenirs de productions du passé qui ne furent guère satisfaisantes pour moi. Je n’ai aucune envie de participer à des productions qui restent superficielles ou simplement jolies. Bien des chefs prestigieux se sont intéressés à cette œuvre, sans parler des metteurs en scène devenus des références, ce qui montre parfaitement les qualités de la pièce tant sur le plan musical que sur le plan dramatique. Loy: Si on me pose la question de l’influence de la période de composition de la pièce sur mon travail, je répondrais que je préfère m’interroger sur ce que l’œuvre représente pour moi, et ce malgré l’effervescence artistique et culturelle de l’époque de sa composition. Je laisse le soin de l’approche historique, ou plus scientifique aux musicologues. Il n’est pas trop dans mes habitudes de m’interroger sur la signification de l’œuvre à l’époque de sa création. L’approche personnelle me semble plus importante que celle qui consiste à mettre en évidence les rapports avec les travaux de Freud, ou avec les coutumes de la société de l’époque. Mühlbach: Il est remarquable de constater que cet ouvrage a connu un succès immédiat et des milliers de représentations à travers le monde. Loy: Je me suis également interrogé sur le succès jamais démenti de cette opérette. Ce n’est pas pour rien que Herbert von Karajan a immortalisé au disque son interprétation de La Veuve, au même titre que celle de la Chauve-souris. Mühlbach: Cet ouvrage a assurément des richesses et des couleurs musicales que d’autres n’ont pas, et qui constituent un atout majeur sans parler du livret intelligemment structuré. Loy: Lorsque je considère le livret, ainsi que le couple Hanna – Danilo, je ne peux pas m’empêcher de penser à certaines comédies, à certaines pièces shakespeariennes telles que La mégère apprivoisée. Le livret peut rivaliser avec les pièces de Georges Feydeau ou les meilleurs vaudevilles qui toujours encore font salles combles. Le couple occupe une place centrale et illustre ”la guerre des sexes", cet aspect est plus important pour moi que la banqueroute ou les considérations politiques. Dans la société aristocratique de l’époque qui évolue vers une société de la grande bourgeoisie, l’argent joue un rôle plus essentiel que le titre de noblesse. Cette évolution et cette société prennent une importance croissante, notamment dans les grandes villes, les grandes métropoles telles que Berlin, Londres, New York , Paris ou Genève. Le fait de trouver dans le spectacle à la fois le reflet de la société, l’œuvre agissant comme un miroir, et sa critique semble une stimulation, voire une excitation pour les spectateurs. Mühlbach: Tant que cela ne devient pas moralisateur. Loy: L’œuvre n’est nullement passéiste et garde son actualité, elle permet non seulement aux hommes de s’identifier, mais également aux femmes. Le couple qui va au théâtre pour voir cet ouvrage va pouvoir retrouver de nombreuses situations familières avec lesquelles il pourra s’identifier. Mühlbach: L’œuvre aborde les tabous de la morale bourgeoise et ouvre les voies de la nouvelle opérette. Elle brise le cadre rigide de la morale et aborde des sujets qui demeurent bien dans l’actualité, comme la banqueroute des états. Loy: En lisant la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) dimanche, j’ai découvert à travers un quizz le montant de la dette de l’état Allemand. Ce sont des chiffres astronomiques. Dans cette opérette, pour moi, le thème de l’argent n’est pas un alibi, c’est une chose centrale. On ne peut comprendre le couple qu’à travers cela. Danilo, probablement trop faible, a dû renoncer à Hanna pour des raisons d’héritage, pour des motifs d’argent, et subitement, lorsqu’il retrouve Hanna après bien des années, l’argent devient, une fois encore, le thème central. Danilo ne souhaite pas revivre le dilemme entre les sentiments et l’argent. Il souhaite également briser le cliché de l’aristocrate noceur et décadent en devenant un révolutionnaire, en cela, il échappe à la convention et rejoint Hanna qui n’est pas un personnage conventionnel. Ils constituent deux figures, deux personnalités hors du commun, ce qui explique qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Cette comédie fonctionne car pour chaque personnage tout problème devient une question de vie et de mort. L’œuvre est pensée jusque dans les moindres détails. Tous les personnages ont leur importance et sont conçus avec beaucoup de précision. Nous retrouvons l’univers et la rigueur de Shakespeare et nous restons bien plus proche de l’original que ce qu’on pourrait imaginer. Le fait de concentrer l’action en 24h, nous donne une atmosphère de songe d’une nuit d’été. Le fait que tous les personnages sont réunis en un même lieu, dans des chambres contiguës laisse supposer une certaine promiscuité et dégage des parfums de sensualité. Il convient de dire un mot d’un personnage également essentiel qui détient la connaissance du passé et du présent, il incarne la sagesse. Il est comme le vieux serviteur de La Cerisaie de Anton Tchekhov. Il possède une grande expérience, un grand savoir et peut observer ce qui se passe avec beaucoup d’humour et de distance. Bien des choses qui se passent sont connues de lui et appartiennent à son passé. Toutes les pulsions érotiques qui sont omniprésentes dans la pièce sont connues de lui, mais appartiennent au passé. Pour moi Silvia Fenz était la comédienne idéale qui avait toutes les qualités pour incarner Njegus dans cette approche. D’où un Njegus féminin qui connaît non seulement tout de 1905 à nos jours, mais également ce qui s’est passé bien avant. Mühlbach: Je suis également convaincu par ta vision originale des grisettes. Je la trouve particulièrement juste et excitante. Elle donne un attrait supplémentaire. J’ai trop souvent vu des productions où le numéro des grisettes n’a pas beaucoup de sens et frise le stupide. Loy: L’idée m’est venue du fait que la grisette soliste, Valencienne, est la femme de Zeta. Il devenait alors évident que les autres femmes des diplomates pouvaient avoir le même désir d’apparaître comme les créatures dont les hommes, leurs hommes cherchaient en cachette la compagnie. Il s’agit d’une sorte de prise de conscience par les femmes des désirs masculins. En devenant des grisettes, elles jouent le rôle de miroir pour les hommes, tel que l’opérette pour le public Mühlbach: Diversité musicale, mais également diversité linguistique. Loy: Nous avons conservé les noms originaux et nous n’avons nullement adopté les noms de la version française de l’œuvre. Le multilinguisme nous a cependant semblé essentiel car n’oublions pas que nous sommes dans un milieu diplomatique. Lorsque Jennifer Larmore, ma Comtesse Geschwitz au Covent Garden de Londres, a donné son accord pour participer à cette production, une nouvelle idée a vu le jour. Valencienne devient une New-yorkaise qui a rencontré et épousé un diplomate croate à Paris, ce diplomate étant José Van Dam, un Baron belge qui aborde pour la première fois l’opérette en interprétant le Baron Zeta, diplomate des Balkans en résidence à Paris. Nous avons donc imaginé pour Genève une version avec quatre langues, l’allemand, l’anglais, le français sans oublier le croate qui devient le langage secret. L’allemand reste la langue des diplomates pontévédrins. Mühlbach: Il est remarquable que Hanna et Danilo n’ont rien a chanter ensemble, si ce n’est Lippen schweigen (Heure exquise) qui originalement existait en musique et auquel on a rajouté les paroles par la suite, lorsque la valse est devenue un tube. La partition est riche et diversifiée, on n’a pas le temps de s’habituer, il n’y a jamais de redites, les innovations musicales se succèdent et toujours surprennent. Loy: La musique explique également le succès international de cet ouvrage. Il n’y a pas que de la musique viennoise, certes la valse lente et la valse tourbillonnante sont présentes, mais on y trouve également le kolo qui nous entraîne vers les Balkans, le cake-walk qui nous ramène vers le nouveau monde, sans parler de la polka et de la mazurka. En résumé, dès la création La veuve joyeuse contenait les germes de l’international, du multiculturel et du multilinguisme et se devait d’être confiée à des stars venues de différents pays. Mühlbach: Ils ne viennent pas du monde de la muse légère, ils viennent d’un autre monde, ce qui les lie, c’est leur expérience qui donne les lettres de noblesse à la production. Daniel Dollé back |